Phototropic - Photographie Jean Le Rohellec

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J'étais - comme d’habitude le jeudi en fin d'après-midi - épuisé d'avoir donné cours corps et âme. Je trainais dans la lumière du Soleil de printemps, sans but, sans rien, dans mon ancien terrain de jeu (j'ai travaillé 20 ans au Muséum, au Jardin des Plantes). Il m'a fallu longtemps pour me décider à extirper mon appareil photo de mon sac ; longtemps et de l'énergie. Je les ai photographié de longue date ces parterres de Pavots. Je n'ai pas une affection marquée pour les fleurs d'ornement cultivées, lassablement répétitives... J'étais dans une mélancolie vaseuse, une profonde lenteur. Allais-je me décider ? Qu'elle était lourde à soulever cette indécision. Non. Pas la peine. Que dire ? Pourquoi dire de ce parterre cultivé tape à l'œil ? Non.

Mon pas m'emplissait. Sa lenteur dansait comme une respiration avec ma profondeur, sur mon regard qui trainait des pieds. J'étais dans l'état inverse de l'exaltation. Et puis, finalement, mes yeux m'ont montré une femme qui se déshabillait dans la lumière publique, et donné l'envie de gouter sa robe : une robe blanche, une transparence blanche, une clarté qui me parle de brume en plein Soleil.

J'ai déposé mon sac à dos à terre. Je l'ai ouvert. J'ai sorti le truc noir et lourd qui fait des images. Alors, je me suis senti autorisé à m'agenouiller sur le parterre 'interdit-de-marcher' et je suis rentré en image.

L'appareil à la main, je fais la photo d'abord à nu, le corps libre, puis je m'exerce à faire le calque de cette vision avec la chose techonoptique contraignante. Magie. D'un coup l'état de torpeur qui m'avait amené juste là s'envolait comme la jupe légère de cette dame blanche sous la caresse de l'Air. Le beau me traversait tel un pieu venu du ciel et qui après m'avoir parcouru de mon long, se plantait dans la Terre jusqu'à son centre pour me confier la furie d'un volcan. Ces pétales blancs me prenaient par le cœur pour faire une trace de tout ce volatile invisible de la pensée à être au présent, en Silence.

Je ne travaille plus qu'en mode manuel, quasiment. Je faisais des paramétrages : sensibilité, ouverture, vitesse, comme un ouvrier prépare son chantier et je me laissais porter par l'élan qui avait enfin décidé de me prendre sous son aile.

Comment dire cette réjouissance qui jaillit alors, subrepticement et pourtant coutumière ? On ne peut pas. On peut juste constater le changement de flux qui s'opère dans l'être, le constater mais pas l'expliquer. A ce moment j'étais l'océan côtier à la renverse du courant. L'envie était aigue, la lenteur de ma mouvance intime, lourde ; j'étais à contre phase de la mélancolie et du pétillement, ni l'un ni l'autre, et l'un et l'autre. C'est dans le corps que se révèle la puissance d'être au présent. Dès que je m'agenouille ou me couche à terre pour dire en image, je redeviens Homme, je rencontre le Cosmos dans le végétal qui le regarde et qui m'accueille sur Terre.

Je sais qu'il faut 'un temps de chauffe' pour faire des images. Il faut se convaincre d'être peu exigeant, avancer dans le bégayement sans s'en accabler, partir d'une base commune et se prêter à se laisser porter par l'élan de s'élever dans ses hauteurs solitaires. Je connais bien cela avec les images de vagues, n'avoir pas peur de faire ce que l'on a fait mille fois parce qu'en nous quelque chose espère que des chemins vierges se découvriront, parce qu'une envie en soi y pousse bien en-deçà de l'intellect. Le corps nous l'apprend, il en prend la mesure et nous l'enseigne.

Face au Soleil [j'ai une sorte de plaisir frondeur à braver l'interdit des livres adolescents de Photo qui proscrivaient le contre jour], à genoux devant le particulier de ce parterre de multitude, je m'imprégnais ; c'est à-dire que je filtrais la durée et la succession du présent dans le contact avec la Terre, sa température, son humidité, son moelleux, sa familiarité, toutes ces couleurs, celle de la Lumière de Soleil dans ces fleurs à quatre couleurs, seulement. Je devenais et alors j'étais ; pas comme la case cochée dans une liste de 'à-faire' mais bien comme un invité raffiné de la précieuse disponibilité. Mon interlocutrice était le foisonnement de la vie, je la fouillais trempée de mes doigts puissants, pour en révéler la délicatesse.

Je me souviens de mes retenues puis de mes consentements à me mettre à genoux dans Paris pour photographier des caniveaux, des flaques, des figures de lumière qui ne pouvaient être vues que de l'angle que je faisais avec la lumière. Je me souviens du regard 'des gens', enfin de ce que j'en devinais ou constatais quand je me relevais. Elle n'était pas facile à revendiquer pleinement cette quête de beauté élémentaire devant l'interrogation et le jugement du piéton qui, simplement, ne comprenait pas ce que cet homme faisait là. Parfois certains m'interrogeaient, voulaient comprendre ou en avaient la curiosité mais tant d'autres ignoraient, ne fondaient leur défiance que sur cette position servile, à terre, par terre. Ils ne pouvaient pas comprendre mais ce n'était pas cela qui devait me dissuader de 'comment dire ?' que le beau est là, que c'est le regard que l'on porte qui en révèle la valeur… C'était souvent une lutte avec moi-même que je menais pour revendiquer ma stature publique à genoux. Bref, à genoux, je connais, mes pantalons - comme des bleus de travail - aussi.

Là, au Muséum, c'était différent de la rue-tout-venant, l'ambiance est à la détente, à la respiration et en plus l'herbe était moelleuse. Quelques images. Peu. La profondeur qui habitait mon état de lenteur se soulevait avec sa masse et sa densité, comme des plaques minérales qui se caressent, se chevauchent et glissent tranquillement emmêlées pour initier de ce mouvement débonnaire, dans les cas les plus visibles, des furies océanes. Là je goutais un bouillonnement juste frémissant ; cette danse lente et intense me structurait. Ainsi, je faisais des images sans l'outil electroptique. Je souriais devant ces robes de fleurs, j'avais moins le soucis de la trace que la délectation de parler Végétal couramment. Néanmoins, la jubilation s'installait. Je n'aurais pas parier un centime qu'elle vinsse, elle était là. Alors le cercle vertueux s'installe : le contentement du contentement déborde de contentement… c'est si simple lorsque cela se produit et c'est si bon à vivre.

Je me délectais de présence, de Silence. Des gens passaient dans les allées, je ne les voyais pas. Pourtant, à un moment mon regard s'est porté sur cet homme qui passait. Etait-il barbu ? des lunettes ? des cheveux ? je suis - et j'aurais été - incapable de le savoir. Mais mon regard s'est porté vers son visage en marche. J'ai vu de cet homme ordinaire rayonner une lumière miraculeuse. Son visage et aussi son être, toute sa personne disaient le contentement. Il s'est écoulé quelques millisecondes avant que je comprenne que cette lumière que je voyais là était celle mienne qui l'éclairait lui. Il était heureux de me voir là, de me savoir. Nos regards se sont salués d'Humanité, d'une humanité d'enfance. Nos avions tous les deux dépassés le demi-siècle et nous révélions de notre présence à cet instant, dans ce cadre, la permanence de l'enfance que chaque être se doit ; son unicité indépendante du cours du temps. Qu'il était beau ; alors je devais être beau ; beau parce qu'enraciné, joueur de vie discrète. C'était là la plus belle image que je pouvais faire : la fraternité.

JLR

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